Que raconte ce manga ?
Au premier abord, on pourrait classer Bakuon Rettō comme un « manga de motards ». Rien de péjoratif à ce terme, j’apprécie notamment des œuvres récentes comme Tokyo Revengers ou Nine Peaks.
Mais ici, ce serait passer à côté de ce que Bakuon Rettō nous raconte réellement.
Pourtant, le pitch est simple et plutôt classique :
Années 80, Japon. Takashi, jeune adolescent, découvre presque par hasard l’univers des bosozoku et décide de s’y plonger à 100 %, comme pour retarder son entrée dans un monde adulte qu’il regarde avec désillusion.
Mais Bakuon Rettō est différent. Pas d’arcs bien délimités ou de rebondissements permanents à la Tokyo Revengers.
Le manga prend son temps et joue la carte de l’authenticité et du réalisme.
Il laisse les événements s’installer, parfois lentement, parfois avec une brutalité sèche. Certains drames sont annoncés longtemps à l’avance par la mise en scène elle-même, comme une fatalité que l’on voit arriver sans pouvoir l’empêcher.
L’authenticité du manga se ressent d’ailleurs pour une raison simple et évidente : Bakuon Rettō est une œuvre largement autobiographique. Tsutomu Takahashi s’inspire directement d’un moment de sa propre jeunesse avec ses errances, ses excès et ses contradictions. Et cela se ressent tout au long du récit.
Les thèmes : une adolescence vécue comme un sursis
Amitié, quête de sensations fortes, violence, tragédies, fatalisme.
Tous ces thèmes traversent le récit, mais ils sont toujours reliés à une idée centrale : l’adolescence comme échappée salvatrice dans un monde adulte perçu comme morne.
Takashi ne cherche pas seulement à transgresser. Il cherche à ressentir quelque chose. À exister pleinement avant que le réel ne les rattrape.
Ce qui frappe, c’est cette lucidité paradoxale incarnée par Takashi : Il sait que cette parenthèse ne durera pas, comme elle n’a pas duré pour les anciens de son clan. Que cette parenthèse est fragile, temporaire. Et c’est précisément cette conscience qui rend la fuite en avant de Takashi d’autant plus intense, voire désespérée.
Takashi, un héros contradictoire
Takashi est un personnage ambivalent. Il est réservé et effronté. Sensible et violent.
Charismatique et tourmenté.
Il incarne l’adolescence dans toute sa contradiction, avec un regard désabusé sur les adultes. Il ne les méprise pas vraiment, mais il voit ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils ont abandonné et accepté par résignation. On le ressent notamment dans sa (non) relation avec ses parents, particulièrement réussie d’un point de vue narratif, sans nécessiter trop de dialogues.
Takashi respecte les autres non pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils osent et ce qu’ils démontrent. Il n’a pas peur de grand-chose, pas même de casser certains codes préétablis au sein même d’un milieu qui se veut déjà marginal.
Ce n’est pas un héros moral mais humain, parfois dérangeant, aux actes parfois injustifiables.
Une œuvre qui résonne à tout âge
Ce que je recommande particulièrement dans Bakuon Rettō, c’est sa capacité à parler à plusieurs âges de la vie.
À 15 ans, on peut y voir un récit de liberté, de transgression, d’intensité.
À 40 ans, on peut y lire le temps qui passe, la désillusion, les choix qui se referment, les possibles abandonnés. (Et on peut bien sur y lire aussi à 40 ans ou plus un récit de liberté et de transgression)
Ce n’est pas qu’un manga sur les bosozoku.
C’est un manga sur le besoin d’exister, sur cette peur de devenir un adulte morne, sur cette tentative désespérée de retarder l’inéluctable.
Une œuvre brute, vibrante, imparfaite parfois, mais profondément honnête.
Et c’est précisément pour cela qu’elle mérite plus de lumière et que je tenais à lui consacrer le premier article « Recommandation lecture » du blog Mangakoro.
Bakuon Retto - De Tsutomu Takahashi - éditions Kana
