Tokyo Ghoul : exister entre deux mondes
Au premier abord, je n’étais pas spécialement attiré par Tokyo Ghoul. J’avais ce pressentiment d’un shōnen un peu horrifique, mettant en scène des humains luttant pour survivre face à des monstres appelés goules.
Et pourtant, je me suis laissé tenter par le tome 1… et je ne l’ai pas regretté.
Derrière son esthétique sombre et une violence parfois frontale, le manga de Sui Ishida se révèle bien plus profond qu’il n’y paraît. Il met sur la table de nombreuses questions et aborde des thématiques qui m’ont particulièrement marqué, et que je vais tenter de développer ici.
Le point de départ : une vie banale qui bascule
Dès les premières pages, Tokyo Ghoul installe une atmosphère particulière.
Le contraste est immédiat : d’un côté, un monde où il se passe des choses graves. Les informations relaient les atrocités commises par les goules. De l’autre, ces mêmes informations résonnent presque comme un simple bruit de fond pour Ken et son ami Hide, préoccupés par des sujets beaucoup plus ordinaires.
Difficile de ne pas faire le parallèle avec nos sociétés actuelles et les chaînes d’information qui relaient en continu des informations parfois très sombres, sans que cela ne nous affecte durablement, ces informations se transformant peu à peu en bruit de fond.
Ken Kaneki est l’archétype de ce jeune homme banal. Étudiant timide, réservé, passionné de littérature, il trouve davantage refuge dans les livres que dans les relations humaines, même s’il est profondément attaché à Hide.
Puis vient l’accident. La tragédie. Et la bascule.
Ken devient à moitié goule, contraint de survivre entre deux mondes qui s’affrontent et se méprisent mutuellement. Dès lors, la question n’est plus seulement de vivre, mais de comprendre ce qu’il est devenu.
Trouver sa place entre deux mondes qui ne se comprennent pas
L’un des grands thèmes de Tokyo Ghoul, c’est l’impossibilité de la compréhension mutuelle.
Les humains voient les goules comme des monstres.
Les goules voient les humains comme des proies ou des bourreaux.
Et au milieu, Ken incarne malgré lui un entre-deux, coincé entre deux mondes qui ne se parlent pas, ne se comprennent pas et parfois se haïssent.
Personne ici n’est fondamentalement bon ou mauvais.
Les organisations de goules comme celles chargées de les traquer, notamment le CCG, ne sont pas présentées comme intrinsèquement mauvaises. Elles sont le plus souvent composées d’êtres profondément humains, auxquels il est facile pour le lecteur de s'attacher, animés par des convictions sincères. Ils croient en ce qu’ils font, même si cela implique de se confronter violemment à l’autre.
C’est une dimension du récit que j’apprécie particulièrement dans Tokyo Ghoul, un peu comme dans L’Attaque des Titans : rien n’est totalement noir ou blanc. Pour autant, le manga n'évite pas certains écueils et flirte parfois avec une certaine simplification notamment pour certains personnages comme le "Gourmet" dont je n'ai pas aimé la réutilisation après un premier arc pourtant réussi.
Identité, doutes et peur du rejet
Tokyo Ghoul parle beaucoup des relations interpersonnelles, et surtout de leur fragilité.
Puis-je avouer ce que je suis ? M’aimera-t-on encore quand on saura ?
Ces questions traversent le récit à travers plusieurs duos marquants : Tōka et Yoriko, Nishiki et Kimi, Ken et Hide. Chaque relation illustre une facette différente du doute, de la peur du rejet, de l’acceptation ou du sacrifice.
Au départ, Ken cherche simplement à survivre sans faire de vagues. Il se replie sur lui-même, évite le conflit et tente de rester humain coûte que coûte.
Mais le monde ne le laisse pas tranquille. Et Ken doit finir par choisir : subir ou agir.
Un basculement majeur interviendra en cours de récit (pas trop de détails ici pour ceux qui n'auraient pas lu l'oeuvre) mêlant torture, violence extrême et perte de repères. Cet épisode a un impact profond sur Ken : sa personnalité évolue, son apparence change, sa force augmente. Il devient plus puissant, mais aussi plus inquiétant. Cela se reflète entre autres dans son rapport avec Hide, qui représente en partie ce qui rattache Ken à son humanité : la faculté, la lecture, une forme de normalité. Quand Ken s’en éloigne, ce n’est pas seulement un changement physique, mais aussi un détachement symbolique.
L'évolution de Ken mêle à la fois le classique power-up inhérent au "shōnen" mais elle permet aussi de poser des questions plus existentielles sur les raisons réelles de ce changement.
Personnellement, l’évolution de Ken me laisse partagé. Là où un Eren Yeager m’a convaincu dans sa radicalité dans L'Attaque des Titans, celle de Ken me paraît parfois moins crédible, ou en tout cas plus difficile à accepter.
Personnages brisés et héritages traumatiques
Le manga excelle lorsqu’il explore les enfances brisées de ses personnages. Jūzō en est pour moi l’exemple le plus marquant.
⚠️ Spoiler sur le personnage de Jūzō
Esclave de sa mère, privé d’amour, conditionné à la violence, il a perdu son humanité bien avant de perdre son innocence. Son parcours pose une question profondément contemporaine : que faire des enfants qui ont vu et vécu l’horreur ?
⚠️ Fin du spoiler
Personne n’est mauvais au départ. Les personnages sont façonnés, conditionnés, broyés par leur environnement. Et pourtant, certains parviennent à briser leurs chaînes.
Une œuvre imparfaite, mais nécessaire
Tokyo Ghoul n’est pas une œuvre parfaite. Certaines intrigues restent en suspens (je n’ai pas encore lu Tokyo Ghoul:re). Certains retournements sont discutables. Certains personnages prometteurs déçoivent (Toka)
Mais le manga a des choses à dire.
Il aborde la tolérance, la peur de l’autre, la question de l'identité.
Au fond, Tokyo Ghoul raconte que l'on peut être deux choses à la fois, et ne se sentir pleinement ni l’une ni l’autre.
Et la position inconfortable de Ken peut faire écho chez le lecteur, en reflétant nos propres contradictions et notre besoin de simplifier le monde en catégories rassurantes, alors que la réalité est souvent bien plus trouble.
Tokyo Ghoul est une œuvre sombre, parfois dérangeante, mais profondément humaine.
Et malgré ses quelques défauts, c’est une lecture qui continue de faire réfléchir bien après la dernière page.
Tokyo Ghoul de Sui Ishida - éditions Glénat
